Pendant que Maurice cultive son jardin, Magnoni cueille des fruits étranges dans le blanc des cieux. Maurice arpente ensuite quelques espèces d'espaces alors que Magnoni tourne une page instrumentale. Composition,-décomposition: c'est à un cheminement perpétuel que la musique est conviée ici. Arrivé aujourd'hui à un point de suspension, le musicien appelle le peintre à la rescousse et se forge une image du son. Dialectique intérieure-extérieure, organisation de l'improvisation et retour à la page d'entrée: Magnoni envie ceux qui ne se posent pas trop de questions, pendant que Maurice réfléchit à l'état du monde. Paradoxe un: la simplicité n'est pas si simple que ça. C'est de la complexité réduite à sa plus simple expression. Paradoxe deux: le musicien ne transmet pas ses émotions. Il invite au partage et dans le meilleur des cas à la communion. D'où une certaine exigence et des propos pas si vains qu'il n'y paraît.
Quels sont les compositeurs que tu aimes et que tu écoutes?
Maurice Magnoni: C' est amusant que tu me poses cette question-là parce qu' en venant ici, je me suis demandé quel était pour moi le sens du mot "compositeur", et ce quil en était dans le jazz. En fait, j'ai l'impression qu'ils sont tellement peu nombreux dans le jazz, les compositeurs, que je préfère réserver ce mot pour la musique classique. Je ne retranche d' ailleurs rien au travail des autres en disant cela, mais dans le jazz, je ne vois guère qu'Ellington, Mingus, Wayne Shorter... Pour moi, ce sont eux les compositeurs. Il y a bien sûr dautres artistes qui, comme Miles Davis, écrivent des thèmes fantastiques et organisent de la musique magnifique. Mais ces thèmes sont écrits pour quon sen souvienne plus facilement ce qui nest pas forcément un travail de composition. Il y a, par ailleurs, des tas de musiciens qui, de manière plutôt anecdotique, écrivent de la musique. Le compositeur, lui, c'est quelquun qui se préoccupe essentiellement de ça. Cest son principal cheval de bataille. Dans le jazz et dans les musiques apparentées, les artistes composent surtout par opportunité, parce que cest un bon moyen de gagner de largent, ou parce que c'est une expérience enrichissante. Certains ne le cachent même pas, comme un collègue qui se vante d'avoir la faculté décrire très vite. Un compositeur ça nécrit en règle générale pas très vite. Même Gil Evans, qui arrangeait la musique avec la démarche dun compositeur, écrivait avec une lenteur invraisemblable. Il soupesait chaque note, chaque accord, chaque voix. À quelques exceptions près, qui sexpliquent historiquement -un Mozart par ex. les compositeurs écrivent plutôt lentement.
Et si on prend ce terme au sens existentiel, à savoir ce avec quoi le musicien peut ou doit composer?
Maurice Magnoni : Alors là, il y a beaucoup de pistes. Je me souviens que quelquun a demandé à Coltrane sil composait volontiers et Coltrane a répondu quil ny tenait pas vraiment. Il disait que son envie, son besoin, était de travailler des espaces particuliers et qu'il n'écrivait que s'il ne trouvait pas de musiciens qui auraient déjà composé quelque chose allant dans cette direction
Je comprends bien cette démarche-là. Je me souviens aussi que Christy Doran, dans une interview que tu avais faite de lui, disait quil travaillait en fonction dun orchestre déjà constitué. Christy est donc quelqu'un qui norganise la musique que lorsquil y a un projet concret et des musiciens avec qui travailler ; dautres développent une musique dans leur coin, très élaborée ou non, puis partent à la recherche des musiciens nécessaires. Je crois quant à moi que je partage un peu ces deux tendances, celle de Christy et celle de Coltrane Jécris de la musique pour circonscrire un espace quil mintéresse de fréquenter, de vivre, ce qui est un travail solitaire et dans ce cas-là, je nai pas besoin dautres motivations que la mienne. Lautre chose consiste à travailler avec un ensemble de gens déjà constitué. Ainsi, les pièces que jai écrites pour grande formation lont toujours été pour des musiciens précis. Je travaillais en sachant que Ian Gordon-Lennox serait au tuba ou Marc Erbetta à la batterie
Cela faisait partie des paramètres que jutilisais dès le début. Ensuite, les musiciens navaient aucune surprise en improvisant: ils étaient dans un monde qui leur appartenait déjà. Cette démarche coïncide avec les projets que jai réunis sous le label " Etat des sons ", y compris une collaboration avec Jacques Probst pour une pièce de théâtre à la Comédie de Genève, qui allait plus vers la musique contemporaine. Aujourd' hui je me retrouve devant une sorte de paradoxe. Je ne sais pas bien mais il se peux que je vive la même chose que Gil Evans: plus le temps passe, moins on écrit. Je ne dis pas moins on joue. De fait, je passe plus de temps à organiser de la musique qui est improvisée sur le moment plutôt qu'à la fixer à l'avance. Il faut dire aussi que ce que jentends et que jaimerais organiser pour beaucoup de monde ressemble aujourd'hui plus à de la musique contemporaine, et que je nai pas les moyens d'écrire. Je ne rechignerais d' ailleurs pas au travail nécessaire pour acquérir ces moyens, mais ce faisant, je perdrais certainement le geste qui appartient à limprovisateur. Du coup, je perdrais aussi une grande partie de la substance de la musique.
A propos d' écriture et de cette sensation de suspension qui m' habite, je me rappelle aussi d' une interview très désagréable dOlivier Messiaen, désagréable parce que le journaliste lui demandait pourquoi il avait mis 6 ans pour composer un opéra alors que Mozart le faisait en 6 mois. De là à conclure que Mozart avait plus de talent que Messiaen, il ny avait bien sûr quun pas. Et Messiaen a répondu sans sénerver quil na pas mis 6 ans pour écrire son opéra, mais 5 ans et demi pour enlever tout ce qui avait déjà été fait, et que cette question-là ne se posait pas à lépoque de Mozart. Il faut du temps pour trouver lendroit que tu nas pas encore exploré, ou simplement celui qui est frais et qui chante à sa manière. Ce nest pas vraiment un problème dinnovation, plutôt dauthenticité
Jai besoin dêtre naïf, peut-être. Jai accumulé une quantité de choses, du trio au grand orchestre, du free total à la musique sophistiquée, des trucs binaires aux standards. Je ne peux pas reprendre tout ça simplement parce que jen vois aujourdhui qui touchent le jackpot, je n'y arrive pas.
J'envie les musiciens qui ont trouvé une seule voie et continuent ;moi j'ai l'impression de devoir sans cesse passer à autre chose. Par certains côtés je pourrais ressembler à Charles Lloyd : ce pseudo-coltranisme vaguement babaïsant lénergie en moins. Et je lenvie de pouvoir continuer sur cette voie sans se poser apparemment trop de questions. Et je pense que je pourrais emprunter la même voie et tirer mon épingle du jeu avec des musiciens comme Joël Allouche, Palle Daniellson ou Rita Marcotulli. Jenvie aussi Doudou Gouirand qui est capable de trouver un concert, dinviter Paul Bley et de monter sur scène sans programme. Il prend son alto et se dit quil pourrait commencer par un solo. Puis il passe au soprano et commence un autre solo. Jenvie cela, mais je narrive pas à fonctionner ainsi et à en être satisfait. Jai besoin dêtre authentique, et pour cela il me faut de nouveaux projets. Je peux me répéter quand je cause ou quand jenseigne, je peux jouer dix fois de suite le même morceau en restant authentique, mais il y a beaucoup de domaines en musique où cela ne marche pas ainsi. Alors je laisse tomber et jessaie autre chose.
Où en es-tu arrivé aujourdhui?
Maurice Magnoni : Je ne suis pas quelquun qui sencouble dans les fils du téléphone ou dans les difficultés de la vie pratique. Par contre, je mencouble dans la pensée des fils du téléphone, ce qui est beaucoup plus difficile à localiser, parce que cette pensée surgit à nimporte quel endroit. Cest sacrément retord ! Létat de la scène musicale actuelle, jentends par là limpact du marché et toutes les incidences qui en découlent sur les musiciens, rendent extrêmement pénibles les possibilités de publier sa musique et de donner des concerts. Le Vienna Art Orchestra est un orchestre qui a débuté comme le Big Band de lAMR, avec de jeunes musiciens et des circonstances qui sy prêtaient. Ils ont beaucoup travaillé ensemble, et quand ils ont trouvé une unité, Matthias Rüegg a commencé à chercher des concerts. Les musiciens touchaient trois fois rien, mais ils voulaient vivre cette aventure. Et petit à petit, lorchestre a pris de la substance et est devenu ce quil est. Mais aujourdhui, il est impossible de faire la même chose avec de jeunes musiciens, excepté peut-être aux Etats-Unis. En Europe, Il nest plus possible de se lancer ainsi. Si tu veux monter un projet, on te demande "Cest combien?". Pour pouvoir répondre à cette question, il faut avoir une création aboutie et des concerts. Et si tu veux avoir des concerts, on te demande "Il y a qui dedans?". Et pour obtenir un oui, il faut au moins un musicien célébré par les médias, quil joue bien ou mal. Sans cela, il ny a aucune chance. La situation est similaire face aux boîtes de disques, aux diffuseurs et aux médias. Pour ma part, je nai pas le besoin fondamental décrire de la musique et de lorganiser pour psychologiquement survivre. Jai seulement besoin de la musique et de mon instrument : mon travail quotidien me suffit presque. Bien sûr, on peut faire dautres discours et dautres analyses, mais intérieurement, cest comme cela que je le vis.
Le travail dinstrumentiste ne nourrit-il pas la composition au sens large?
Maurice Magnoni: Je ne suis pas certain. Lexpérience que jai sur ce plan est très étrange. Cest de lordre du jardinage. Quand tu plantes quelque chose, tu enlèves la mauvaise herbe, tu aères, tu arroses, et au bout dun moment, il faut s'arrêter. Il faut simplement que la plante pousse. À ce moment, tu te préoccupes dautre chose, de la même manière que dans le Go, lorsquil y a une situation un peu tendue à un endroit, tu déplaces le centre du jeu. En même temps, tu oublies ce que tu as planté et tu es surpris de voir que quelque chose surgit ailleurs que là où tu l'attendais. Si tu travailles le son par exemple, tu attends quil y ait des progrès, quelque chose qui fasse vivre le son. Et quelque chose surgit, mais ailleurs sans que tu t y attendes, quelque chose que tu avais planté avant. Idem pour le phrasé: tu as beau le travailler à fond, tu taperçois un jour que cest le son qui va très bien. Cest donc extrêmement difficile de dire sil y a un lien ou non. Je sais ce que je travaille et pourquoi je le fais, mais lincidence de ce travail sur ma musique ne devient claire au mieux que lorsque je donne beaucoup de concerts. Je peux par exemple travailler des standards pendant deux mois puis jouer avec Claude Jordan dans un contexte complètement ouvert, pour découvrir que jai fait des progrès dans ce domaine-ci qui na aucun rapport direct avec les standards. Il y a peut-être des liens, du style Web, quand tu cliques sur un machin. Mais dans le travail du musicien, ces liens ne sont pas affichés.
Lorsque tu organisais de nombreux projets pour grande formation, y avait-il une technique de composition pour toi?
Maurice Magnoni: Jai passé beaucoup de temps à étudier. Jai habité 5 ans à Paris, où jai passé énormément de temps à la bibliothèque du Centre Beaubourg. Jétudiais les quatuors à corde de Bartok, Ligeti, Messiaen. Mais je nai pas essayé dappliquer cela, et je ne sais pas du tout quel a été limpact de ces études sur ce que jai composé. Dans le domaine du jazz, jai beaucoup écouté de musiciens et jai beaucoup repiqué de plans, sans savoir non plus si cela aurait un impact sur ma musique. Je me suis posé des tas de questions. Du coup mon travail de composition nétait pas naïf, mais en même temps ma motivation première était complètement de lordre de lintuition et de lenvie. À la base, il y avait le principe du plaisir, et ensuite des tas de questions. Est-ce que les réponses que jai pu apporter et intégrer dans cette zone intuitive procèdent dune technique précise? Je ne crois pas.
Le premier Etat des Sons était une commande pour le premier festival de la Bâtie qui ne se déroulait pas au Bois de la Bâtie même. Jai reçu 750 francs pour composer et travailler avec neuf musiciens : pour écrire la musique, la copier et donner trois concerts. Javais réuni des amis avec lesquels javais envie de travailler, et jai été très surpris du résultat. Entre le projet quon en a et le résultat à la fin, il ny a pas beaucoup de ressemblances! À l'époque, javais attribué cela à mon absence de cohérence, mais aujourdhui, je me rends compte que ce nétait peut-être pas la raison. Ligeti mentionnait ce problème dans une interview et ça m'a beaucoup rassuré, parce qu'il en parlait comme s'il s'agissait d'une sorte d'évidence, de condition presque. Le second Etat des Sons était aussi une commande, en France cette fois-là. Javais écrit deux morceaux, et comme cela me plaisait, jai complété la musique. Une autre fois, en Italie, on ma demandé décrire quelque chose autour du thème de la folie. Les organisateurs avaient demandé à George Russel, à Mathias Rüegg et à moi-même. Je dirigeais un orchestre avec des musiciens suisses et italiens, et la suite sappelait "Many Faces to Foly". Le travail à la Comédie lui, a fait suite à mon séjour à Paris. Jai essayé de mettre à profit les réflexions que javais faites là-bas et de travailler sur la mise en scène de la musique. Tous ces travaux résultaient de commandes. Pour travailler spontanément, il faut avoir des gens disponibles. Mingus faisait la distinction entre les orchestres qui sont là pour donner des concerts et ceux qui se constituent pour travailler, simplement pour la musique et sans contraintes. Jimmy Giuffre a fait la même chose. Si je pouvais avoir cela ici aujourdhui, je le ferais tout de suite. Il y a beaucoup de musiciens qui fonctionnent comme cela à New York.
Tu mas dit sortir actuellement dune phase de travail intensif comme instrumentiste. Est-ce pour ces raisons que tu tes trouvé dans cette phase?
Maurice Magnoni: Oui, en bonne partie. À un moment donné, je métais aperçu que javais beaucoup investi dans le projet de quelquun dautre. Je travaillais sur ses compositions, sur lorganisation et la tenue de lorchestre, la recherche de concerts, etc
Cétait une histoire damitié et je suis quelquun qui fonce assez vite dans des projets de ce type. Même si je ne les gère pas toujours bien, je suis assez sensible aux dynamiques de groupe. Et le jour où cette histoire sest arrêtée pour moi, je me suis retrouvé un peu "gros Jean comme devant". Ensuite, jai eu deux ou trois expériences du même ordre qui ont été difficiles à vivre. Par ailleurs , je ressentais très fort le besoin de travailler linstrument, et jai décidé de développer cela. Le travail que j' ai fait avec Franco d' Andrea en est un des points marquant. Il est vrai que je ne suis pas un très bon sideman. Non pas parce que je suis incompétent, mais parce que je prends trop de place, que jai trop facilement des opinions sur les choses, sur le fait de composer, sur le chorus ou sur lespace. Ça marche très bien si lespace musical qui se crée et pour lequel je suis engagé ressemble à ce que jaurais tendance à faire, ce qui est le cas de beaucoup de jazzmen, il ne faut pas sillusionner. La collaboration est excellente avec des musiciens comme Serge Lazarevitch, Philippe Aerts ou Mathieu Michel, parce quon est proches les uns des autres. Il ny a pas besoin de discuter et chacun trouve sa place facilement. Mais ce nest pas souvent le cas. Dans le cadre du Big Band de Lausanne et du quatuor de saxophones Al 4 As, je joue du baryton et non pas du ténor. Comme je me projette moins dans le baryton que dans le ténor, cela laisse de la place aux autres et cest très bien comme cela.
Tu as fait pas mal de recherches durant ton parcours, dans des domaines très différents. Est-ce quil y a des éléments extra musicaux qui comptent dans ton travail de composition?
Maurice Magnoni: Jai limpression quil y a là un lien direct. Pendant une période, je me suis nourri de la littérature, ensuite du cinéma et maintenant de la peinture. Il y a des influences très nettes: par exemple, le premier Etat des Sons a été écrit sous linfluence directe du cinéma et de la littérature. Plus le temps a passé, plus je me suis rapproché de la peinture. Jaffectionne énormément le travail de Nicolas de Staël. Comme je suis aujourdhui dans un travail dimprovisation et de collaboration, je cherche un espace musical qui, dans mon ressentir, a trait à lespace pictural de Nicolas de Staël. Je ne cherche pas à traduire cet espace, mais à avoir la sensation intérieure, personnelle, de cet espace. Quand je regarde un tableau, jai une sensation que jessaie de retrouver dans le cadre de la musique. Est-ce que je la transmets, est-ce que les autres la perçoivent? Je nen sais rien au fond et ça m'est un peu égal. Je suis plus gêné de ne pas le savoir quand la parole est en jeu, vu que jaime bien formuler les choses assez précisément, j'aime aussi bien être sûr d'avoir été compris dans ce que j'ai dit. Dans certaines cultures traditionnelles, on doit répéter la phrase de son interlocuteur parce que cest le seul moyen de savoir si le sens est bien perçu. En musique, cest beaucoup plus délicat et, au fond, cela ne me regarde pas.
Pour en revenir à ton nouveau projet en quartette, " Sskies ". Comment se déroule le travail dimprovisation qui est à la base de la démarche?
Maurice Magnoni : Tout a commencé lorsque jai entendu Claude Jordan et Hervé Provini répéter en duo au Sud des Alpes. Jai écouté trois minutes et ils faisaient une sorte de pâte sonore que je recherchais depuis très longtemps et que je navais pas les moyens de produire avec mes instruments. J'aurais pu l'écrire, comme je lai dit auparavant, mais ça maurait fait perdre le geste de limprovisateur. Avec Claude et Hervé, je pouvais envisager une troisième dimension qui était un espace. Javais aussi limpression davoir les clés de cet espace pour pouvoir y avancer facilement. Et jai constaté en effet que tout se mettait en place spontanément : à la première répétition, nous avons travaillé très intuitivement, sans besoin de beaucoup parler. Chaque fois quon sest vu, ça a marché à cent pour cent. Dans ce cas, on a vraiment fait de la composition spontanée, et en même temps je ne voulais surtout pas que le résultat ressemble à de la musique dont on dit quelle est improvisée. Quand on écoute certaines pièces que nous avons jouées, on se dit quil est impossible davoir improvisé cela, et pourtant ! Avec le quartette, je veux rester dans cette dimension-là. Je ne sais pas quel sera le devenir de ce projet, mais je sais que jai obtenu ce que je voulais, et cest la raison pour laquelle j' ai beaucoup insisté pour sortir ce disque.
Avez-vous des tournées en perspective?
Maurice Magnoni : Je le souhaite énormément, mais pas encore, il faut attendre la sortie du disque. Il n' est pas encore pré-annoncé dans télérama (rires). Jai toujours réussi à faire tourner plus ou moins mes projets, sauf un disque dhistoire que javais édité par mes propres moyens ( " Duets "). Cétait une série de duos avec différents musiciens que je navais pas forcément envie de vendre. À part ça, jai toujours fait des disques à partir desquels construire et développer. Cest le cas pour le duo avec Franco dAndrea, mais malheureusement Franco est coincé : il enseigne le vendredi et le samedi au conservatoire de Bolzano, un lieu très reculé. On peut trouver des concerts le dimanche et le jeudi, mais pas trop loin, ou le lundi, le mardi et le mercredi. Autant dire quon ne tourne pas beaucoup. Avec ce nouveau quartette, je veux aussi tourner. Mais de la même manière dont je mencouble dans la pensée des fils du téléphone, je peux aussi mencoubler dans la pensée des disponibilités de Christy Doran. Mais je vais travailler dans ce sens. Je me suis mis récemment à lInternet et au courrier électronique vu quune bonne partie du travail se fait par ce biais aujourdhui.
La base de ton travail dimprovisateur est-elle dans le geste et lintention?
Maurice Magnoni : Etrangement, la base se situe dans deux ou trois conventions qui sont plus de lordre de la pétition de principe. On dit par exemple quon commence où on commence, mais quon se souvient de où on a commencé. Quoi que les liens puissent nous suggérer, on revient à la première page, comme quand on surfe sur le Web. Pour moi, un des devoirs du musicien par rapport à lauditeur, dans le cadre de cette musique, est de poser un acte de confiance, ce qui est évidemment beaucoup plus facile pour un musicien qui est connu. Ceux qui payaient 60 francs pour aller voir Fernand Reynaud se fendaient la malle avant dentrer dans la salle. Donc, on doit obtenir la confiance des spectateurs : on les embarque quelque part dans un monde, par le biais de cette communion dont on parlait tout à lheure. Notre devoir de musicien, me semble-t-il, est de ramener les auditeurs à un endroit sûr pour eux. Cest comme dans les rites d'initiation : celui qui fume du peyotl reste durant tout le voyage avec un initié qui le surveille et ne le laisse pas terminer sa vie dans la folie. Il te ramène
Jai trop vu de concerts où les musiciens navaient pas ce souci-là, ce qui faisait que jen sortais mal. Durant des périodes de fragilité, il ma parfois fallu des jours pour me sortir de ces histoires, du voyage qui mavait été proposé. Nayons pas peur des mots, cest une question déthique (rires)
Quels sont tes nouveaux projets après cette phase dédiée à linstrument?
Maurice Magnoni : Je ne sais pas. Ce qui me traverse la tête actuellement, sans vouloir préjuger du devenir des choses, cest que jai pris contact avec Nicolas Sordet pour expérimenter mes possibilités avec un musicien qui travaille uniquement avec lélectronique et lordinateur. Lidée est dinviter ensuite Fredy Studer à jouer en trio avec nous. Ensuite, jai pensé à un nouvel Etat des Sons, mais je ne sais pas comment le réaliser. Peut-être quil faut my prendre comme Ornette Coleman a mis au point sa " suite de la Chapaqua " . Il y a un quatuor à cordes qui rentre par touches dans le travail orchestral. Jai pensé à dix milles choses, mais je ne sais rien de ce qui va advenir. Tout dépendra de louverture du monde. Tirons le Yi King et on verra sil faut passer par la porte de louest ou rester au fond de sa grotte
On verra létat du monde.
Quest-ce que lélectronique peut tapporter comme organisateur ou compositeur de musique?
Maurice Magnoni : Au début, je me suis posé la question de savoir comment faire de la matière sonore à partir dun saxophone. En général, le traitement quen font les musiciens ne me plaît pas. Je peux être impressionné par le courage ou le jusquau-boutisme de Hans Koch ou de Urs Leimgruber, mais à la limite je trouve cela déplacé. Je ne crois pas au saxophone préparé et je nai jamais vraiment entendu un saxophoniste faire quelque chose de convaincant sur ce plan. Jai donc renoncé à ça en me disant quil ne fallait pas être envieux de tout ( c' est raté d' ailleurs
)(rires) Lélectronique moffre par contre une pâte sonore que je peux travailler autrement via lécriture, comme dans la musique contemporaine mais avec beaucoup plus de souplesse. Vu quon maîtrise relativement peu et quil y a beaucoup de surprises, jy retrouve lélément esssentiel de limprovisation, qui me rattache avec la vie. Jaime beaucoup cet aspect-là et jai la chance de travailler avec des gens qui maîtrisent déjà très bien lélectronique, comme Claude Jordan ou Christy Doran. Et même certains DJ de haut niveau qui font des choses fantastiques.
Enseignes-tu régulièrement?
Maurice Magnoni: Oui, Jenseigne le saxophone à lécole professionnelle de jazz, et je suis prof de flûte, clarinette et saxophone au Conservatoire Populaire de Musique. Je moccupe des anches et jai de plus en plus délèves, en classe professionnelle. Jai beaucoup de plaisir et dintérêt à ce travail, et je crois que cest partagé. Je suis très content et je crois que même si jétais multimillionnaire et que je navais plus besoin denseigner pour vivre, je le ferais encore. Ce travail mapporte énormément à des tas dendroits, pour les structures mentales, léchange avec des musiciens, les remises en question. Pas vraiment pour la composition, mais pour la compréhension de lêtre et du fonctionnement des instrumentistes, pour saisir à quel point on vit dans des univers complètement différents les uns des autres, et comment on peut transmettre, induire des choses sur ce plan.
Tu parlais avant de létat du monde et jévoquais ce pseudo-marché qui ne marche pas. Que faudrait-il à ton avis pour stimuler les processus créatifs?
Maurice Magnoni : (éclate de rire) Je crois quil y a des questions sans réponse. En fait, jattends un changement du monde. Jattends que ce soit plus favorable. Quest ce qui pourrait faire que ce soit plus favorable? Je ne vais pas dire quil nous faudrait une bonne guerre même si beaucoup de gens disaient cela non pas pour souhaiter du malheur aux autres, mais parce quils pensaient quun changement du monde de cette ampleur-là aurait des implications localement et ponctuellement favorables. Je ne sais pas ce que le monde va amener. Mais je sais quil nous faudrait une appréhension du temps un peu différente que cette espèce dimmense course au plus rapide et au plus court possible. Malheureusement, tout va dans ce sens-là aujourdhui, et cest vrai dans la recherche scientifique également.. Si on adopte lappréhension du temps à lAfricaine par exemple, le rapport à la création devient complètement différent. Dans ce sens-là, lAfrique aurait énormément à nous apporter. Mais dans la situation actuelle, le seul moyen est daller soi-même là-bas. Ici, c' est perdu et pour longtemps. Il y a quelques personnes qui arrivent bien à se situer dans dautres zones. Je pense à Paolo Fresu par exemple. Il nest pas pressé et il sen fout. Et ça passe très bien ainsi. Il mest arrivé de penser parfois, en menant un travail associatif, quon arriverait à débloquer des trucs comme cela. Mais finalement je ne crois pas, même si le travail associatif est important. Cela dépend dun état du monde que je ne peux pas changer. "I was not made to change the world at large, nore is it in my intention to sound the battle charge." Cest une citation de Bob Dylan qui expliquait quil avait un peu changé doptique par rapport à son engagement du début. Et à la fin, il dit " So I'll just sit and watch the river flow ". Pour ma part, je nai pas encore réussi à masseoir et à regarder la rivière couler. Je m'y essaie, mais je ne suis pas sûr que cela me convienne vraiment.
C. Steulet
VIVA LA MUSICA Février 2000